30 juillet 2010

Martin Banville

La vérité est un pays sans chemins

Vous êtes ici : Accueil / Blog

Ziggy

Par martin banville, à 14h23 dans Générale | 0 commentaire
 

Vous connaissez Ziggy Marley? Non? Pas grave. C'est l'un des fils de Bob Marley. Vous connaissez Bob quand même, ça j'en suis sûr. Et sinon, pas grave.

J'appelle ça Ziggy. C'est le titre de ce petit texte d'aujourd'hui, nonchalemment à cheval sur une grosse branche d'un arbre que je vois par la fenêtre, alourdi de feuilles bien grasses, dans l'été qui laisse planer parcimonieusement un peu de fraîcheur dérobée au bleu bien poudré des nuages qui passent comme n'importe quel passant qui passe et qui s'en fout de savoir si on le voit passer ou pas.

Ca s'appelle Ziggy, parce que c'est lui qui joue et qui chante dans le rien de la maison. Il remplit l'espace d'une musique inclassable, incassable. C'est du reggae et c'est même pas du reggae.

Day by day by day by day by day by day by day by day....mais ça s'écoute comme on reçoit une brise inattendue par un jour de canicule. C'est dire hein...

J'essaie de m'ajuster, c'est-à-dire de ralentir. Ralentir assez pour diminuer les lampées de bière et  les cfm du pompage de fumée. C'est ça Ziggy. Ralentir. Baisser le régime moteur assez pour distinguer ce qui se passe autour: rien. Rien que les voitures qui passent dehors, moins que d'habitude peut-être, beaucoup de gens étant partis en vacances...puisqu'ils en ont eu la permission...l'état, le patron, la boîte. Dans leur for intérieur, ils ressentent cette liberté soudaine comme une démangeaison que l'on ne peut pas localiser...alors ils s'énervent, sur les routes, sur les plages, dans les campings, dans leur âme, dans leur corps. Ils s'énervent. Bon.

Ziggy, lui, il ne s'énerve pas. Il gratte sa guitare, tranquillement en constatant placidement: Babylon is falling down, Babylon is falling down...

Tu parles, oui...

Je trouve la peinture un peu molle sur mes petits morceaux de bois.

On va attendre un peu alors.

Profiter de l'été.

Surtout, ne pas allumer la télévision. Il y a des mots et des tons de voix qui font grimper la tension artérielle. Comme, je ne sais pas moi...terrorisme, pétrole, football, Bettencourt, Bison Futé... D'autres mots donnent des crises d'urticaire: Woerth, Sarkozy, retraite, Tour de France, Grand-Prix, RSA...

People get ready, there's a train upcommin' don't need no ticket, just gettin'on board...

Ben oui, Ziggy, ben oui... Tu ne nous as pas encore dit quand on arrivera au Promised Land que nous promettait Mister Marley Père hein...

Mais non...On ne te le demande pas. Comme on dit chez nous, dans le pays des épinettes, pose pas de questions, je te conterai pas de menteries... Je suis sûr que t'es d'accord avec ça hein Ziggy?

To B free like we want to B...Are you free, are you free...

(Pose pas de questions, t'auras pas de menteries!)

Are we free like we want to be now?


C'est la question. La seule. La plus importante. Celle qui reste sans réponse.

Mes petits morceaux de bois pourraient sécher encore je pense.

Le temps d'une autre bière. D'une autre clope.

La liberté peut aller se rhabiller.




Le désert

Par martin banville, à 08h26 dans Générale | 0 commentaire
J'ai déjà lu quelque part quelque chose comme ça: "Je suis la voix qui crie dans le désert..." Frappant non? Pourquoi aller crier dans un endroit perdu où personne ne va, où personne ne peut entendre? Sans doute parce qu'il est peut-être préférable de ne pas être entendu, ou qu'on ne tient pas à l'être parce qu'on est pas convaincu de la justesse du contenu du cri et que cela pourrait attirer sur soi des propos fâcheux de la part d'éventuels entendeurs, ou encore que ce cri, sa forme et son contenu soient discordants et inintelligibles. Ca peut arriver. Ca arrive souvent. Ca arrive tout le temps.

D'autant plus que les discours, les voix, les langues sont multiples, qu'ils s'élèvent tous de manière simultanée, vingt-quatre heures par jour et trois cent soixante-cinq jours et des poussières par année. Tout ça crée un bruit uniforme comme des dunes de sables balayées par le vent. On ne distingue plus les voix de la musique, la musique des bruits, les bruits du vacarme, le vacarme de la saturation absolue...et c'est ça le vent, et c'est ça le désert. Plus rien que le sentiment d'être une anomalie dans cet espace.

Une anomalie. Une chose qui diffère. Un élément supplémentaire. La vis qui reste une fois que la machine est achevée. L'écrou qui n'a pas su quelle vis s'enfiler. Le lock washer sans contrainte, laissé là, sur le coin de la table. La table. Dans le désert de la cuisine. La cuisine dans le désert de la maison. La maison dans  le bruit blanc de la ville, la ville dans l'incohérence du pays, le pays dans l'enchevêtrement  humain d'une planète.  Une planète égarée dans une galaxie qui a le bras long. Une galaxie invisible dans les amas galactiques de l'univers. L'univers probablement parent pauvre de tous les autres univers empilés les uns sur les autres, les autres sous les uns et probablement aussi, les uns DANS les autres...

Après on s'émeut d'une voix qui crie dans le désert.

S'il y avait à s'émouvoir, ce ne serait pas de la voix mais du désert. C'est impressionnant le désert. C'est plein et vide à la fois. Comme l'univers. Comme la Galaxie. Comme la Terre. Comme le pays, la ville, la maison. Comme nous.

Je suis la voix qui crie dans le désert: "Pourquoi parquer des voitures dans les arbres?"

Personne n'a répondu. Personne n'a entendu.

Le désert.



Le mécontentement

Par martin banville, à 12h15 dans Générale | 0 commentaire
Souvent c'est la première gueule que je rencontre au sortir du lit le matin si d'aventure je passe devant un miroir et que je m'y arrête, un peu surpris. Si je m'attarde un peu, je remarque les cernes sous mes yeux et le renflement que cela produit ressemble à un coussin dont le tissu semble fait d'une fine couche de cuir souple et strié de ridules qui n'en restent pas là, non, elles se répandent, approfondissant de plus en plus leur sillon jusquà rayonner au coin de mes yeux dont le marron, sous l'effet de je ne sais quel rayon de lumière, paraît plutôt couleur d'un sable bon marché, ensaché à la hâte, servant à faire du mortier pour réparer des ruines d'arrière cour. Du coup je me frotte le coin des yeux, ceux près du nez dont je passerai sous silence la description, de mon gros index de la main droite. La gauche, elle,  gratte un endroit aussi inutile de décrire que de tout simplement nommer tant me distrait le pincement obstiné ressenti quelquepart dans la région lombaire, résultat d'une mauvaise posture, de l'emploi de trop d'oreillers, d'une station assise trop longue à la lecture de l'Iliade de laquelle la narration des combats pourrait bien, par effet para-sympathique, distribuer généreusement bien des courbatures, d'un matelas foutu, ou d'un gars découvrant la subtilité des signes de l'usure, laquelle n'étant sans doute pas étrangère à la teneur du discours de votre serviteur, parcourant d'un regard encore embrumé l'essaim des pores de la peau de son visage trahissant imperceptiblement l'effet de la gravité, oui, c'est vers le bas que l'avenir le tire, chacun habité par un poil, soit noir ou blanc! oui, blanc. S'ensuivent aussi les deux grands traits qui font comme des bras et des mains aux extrémités de ceux-ci, des petites serres qui tentant désespérément de relever vers le haut les commissures des lèvres ramassées dans une moue qui signifie que je ne suis pas du tout content de ce que je vois là, que je ne me réjouis pas du tout de m'être arraché au linceul de mon lit, que je n'éprouve pas de joie particulière à la perspective de vaquer à toutes ces petites opération irritantes comme la douche du matin, celle où la chair de poule fait VRAIMENT ressembler à une stupide volaille badigeonnée de gel savonneux, le rasage effectué avec la même lame Bic que les trois ou quatre dernières opérations du même genre, laissant sur la peau d'une face déjà éprouvée des micro coupures qui, sous l'éclaboussement de l'after-shave, donne une sensation de brûlure qui fait regretter les années glabres d'une enfance ensevelie sous les cadavres des rêves, des aspirations et de l'innocence et de tous leurs avatars démembrés. Là-dessus, le baume espéré c'est le café. L'espresso du matin. Le pétrole brut qui repart la chaudière, la caféine qui rallume la mèche, le soluté qui maintient en vie la carcasse, le jus des dieux qui fait croire que la fin du monde est bel et bien, encore ce matin, remise à une date ultérieure, une substance à côté de laquelle le contenu du Graal n'est que de la petite bière, une mixture raffinée dont l'acide nettoie la plomberie, un fluide qui ne recule devant aucun ulcère, aucun exzéma, aucune gueule de bois, c'est l'eau-bénite noire, la sanctification du réveil, le pieux mensonge serinant à tout vent que nous sortirons vainqueurs de n'importe quelle épreuve et surtout de celle qui consiste à s'envisager soi-même sans hurler ou mourir de rire. Enfin, un café...quand il en reste! Mais dans le cas contraire, l'état d'âme résultant entraîne une réelle expérience de mécontentement. Et là imaginons ce que devient tout à coup la vie, le soi, les relations avec les autres, la vision soudaine du monde tel que nous nous mettons à le voir, Satan lui-même ne fut pas précipité plus bas en enfer...

-"Etre mécontent, qu'est-ce que cela veut dire? (...) Il est très difficile de comprendre le mécontentement, car en général nous le canalisons dans une certaine direction et l'étouffons par là même. Autrement dit,  notre unique souci est de nous installer dans une position de sécurité (...) afin de n'être pas dérangés." (1)

C'est ce que me dit le vieux, là, caché dans le tain du miroir, passant pour une tache de graisse comme celles qu'on laisse quand on touche du front le miroir en se pinçant les points noirs, mais non, j'avais mal vu, c'est un petit vieux qui se cache là, une fois ajustés mes cristallins myopes. Devons-nous encore nous étonner d'une telle vision, je ne le pense pas, du moins c'en est une de plus, la plus effrayante est la première, évidemment, mais puisqu'on en meurt pas, toutes les autres ne font que retenir notre attention un moment, sans nous épouvanter. Et le petit vieux qui me regarde, le fond de l'oeil amusé, constitue bel et bien une vision. La dépendance à la caféine entraîne-elle des effets de sevrage hallucinatoires? Je n'en ai jamais entendu parler.

-Comment, c'est à moi que tu parles dis-je en ouvrant et fermant les yeux plusieurs fois et me rendant compte que la vision persiste toujours.
-C'est à moi que tu parles? Mais lui me répète:
-"Etre mécontent, qu'est-ce que cela veut dire? Vous ne comprenez pas votre mécontentement, c'est clair...
-" Ah oui? Vous croyez ça vous! C'est vous qui irez au Simply market et me ramener une brique de café? Cool, ça. Mais il se contente de hocher la tête et de poursuivre:
-" Personne ne veut se dévoiler, nous sommes tous sur nos gardes..."
- Ben tiens, pas besoin d'une tache sur le miroir pour capter ça, monsieur... monsieur qui déjà?
- Appellez-moi Jiddhu...
- Jésus?
- Non, Jiddhu, Krishnamurti, Jiddhu Krishnamurti.
- Enchanté...je vous offrirais bien un café, mais...
- Je sais, je sais, ne vous tourmentez pas; là où je suis il me serait bien malaisé d'en toucher une tasse, n'est-ce pas?
- Euh...oui évidemment, excusez-moi...
- Mais il n'y a pas de mal...donc ," nous sommes sur nos gardes..."
- Oui mais quel rapport...?
- Attendez, attendez jeune homme, bien que l'on puisse voir que vous mûrissez n'est-ce pas...
- Aimable à vous de le dire!
- Mais je vous en prie...donc, " nous nous dissimulons derrière des épaisseurs successives de détresse..."
- Mfffhh...
- " ...de souffrance, de nostalgie et d'espoir et très peu sont capables de vous regarder en face et de vous sourire."
-  Tu parles...
-  Vous voyez que vous ne vous souriez pas, de même qu'à moi!
-  Poursuivez je vous en prie, ça me fera oublier mon café...
- "Or, il est très important de sourire, d'être heureux..."
- On dit ça oui...
- Oui, "car voyez-vous, si l'on a pas le coeur qui chante, la vie devient très terne..."
- Oui eh bien moi, ce matin, j'ai le coeur très terne et la vie ne chante pas!
- A qui le dites-vous, il n'y a qu'à voir votre gueule...mais laissez-moi poursuivre s'il-vous-plaît.
- La vôtre n'est pas mal non plus au fait.
- Oui mais c'est parce que je suis mort.  "Il n'est pas facile de trouver cette joie intérieure car pour la plupart d'entre nous le mécontentement reste superficiel."
- Ah bon, il est superficiel mon mécontentement?
- C'est vous qui le dites.
- Il n'est pas réel mon mécontentement? Il n'est pas vrai, authentique hein?
- Ne vous offusquez pas, ce n'est pas nécessaire...Prenez un verre d'eau.
- Non ça ira.
- Fort bien. Vous comprenez donc que votre mécontentement flotte sur votre vie comme une couche de graisse figée sur un bouillon de poulet fraîchement sorti d'un réfrigérateur. Qu'il vous survole sans cesse comme des mouches autour d'un tas d'excréments, sans bien sûr, vouloir vous offenser, mais en vous regardant cet exemple m'est subitement venu à l'esprit...
- Vous me flattez...
- Votre café représente la sécurité de votre bien- aimée routine...je dis ça parce que vous avez bien sûr remarqué que l'absence de ce café vous a dévoilé le visage du mécontentement et vous avez remarqué que vous avez détourné la profondeur de ce mécontentement.
- J'ai fait ça moi?
- Bien évidemment, vous le faites tous les jours.
- Vous devriez envisager votre mécontentement dans toute son étendue, dans toute sa profondeur.
- Voulant dire?
- "...dès l'instant où l'on est vraiment mécontent et où l'on se met à vraiment vouloir savoir ,à remettre les choses en question, les perturbations sont inévitables... Mais on ne prend l'initiative que sur la base d'un mécontentement réel."
- Parce que mon mécontentement n'est pas assez réel pour être du mécontentement?
- En effet, vous n'en cherchez nullement la racine...le café, c'est du pipeau, de même que vos courbatures et le sale aspect de votre visage dans le miroir.
- Mais je...
-" Avez-vous idée de ce qu'est l'initiative?"
- Non mais je brûle de l'entendre, figurez-vous...
- Bien! "Vous prenez l'initiative lorsque vous mettez en route (...) quelque chose sans qu'on vous y incite; le geste n'est pas forcément très grand ni très spectaculaire..."
- Manquerait plus que ça!
-  Attendez...attendez... cela peut venir par la suite.
- Great!
- " mais l'étincelle d'initiative est là quand vous plantez un arbre par vos propres moyens..."
- Vous savez, je me plante souvent par mes propres moyens...
- Vous êtes du genre turbulent, jeune homme...laissez-moi poursuivre n'est-ce pas? "...quand vous êtes spontanément bon, que vous souriez à un homme qui porte une lourde charge, quand vous ôtez une pierre du sentier ou que vous flattez un animal en chemin. C'est le modeste début de la formidable initiative que vous devez prendre si vous voulez connaître cette chose extraordinaire que l'on appelle la créativité."
- J'ai justement une toile sur le mur là...
- Bien sûr. " La créativité prend sa source dans l'initiative qui ne naît qu'en présence d'un mécontentement profond."
- Vie d'artiste quoi...
- Je ne vous le fais pas dire... " N'ayez pas peur du mécontentement, mais nourrissez-le..."
- Vous inquiétez pas, je fais ça à la pelle...
- Il en redemande?
- Ca vous étonne?
- Nourrissez-le toujours..." jusqu'à ce que l'étincelle devienne une flamme..."
- L'enfer donc...
- Mpfff... je disais, "...devienne une flamme, oui, et que vous soyez perpétuellement mécontent de tout -de votre travail, de votre famille, (...) de la course à l'argent, au pouvoir- de sorte que vous vous mettiez vraiment à penser et à découvrir. Or, en vieillissant,...
- C'est bien parti non?
- Si je puis me permettre, vous ne faites pas votre âge...
- Vous dites ça pour me faire plaisir.
- Mais non mais non...donc, si vous pouvez cesser un peu, à la fin, de m'interrompre, en vieillissant, donc, "vous vous rendrez compte qu'il est très difficile de maintenir cet esprit de mécontentement (...) la société se referme sur vous et très vite vous commencez à perdre cette flamme ardente du mécontentement."
- Et donc exit le mécontentement, exit l'initiative et exit la créativité...
- Bravo jeune homme.
-Merci. Mais vous êtes opposé à la retraite hâtive c'est évident.
- En effet, nous ne pouvons tous être français...
- Et vous vous êtes quoi au fait?
- Indien. Je suis...j'étais indien avant de mourir. Vous me distrayez jeune homme, c'est fatiguant à la fin.
- Excusez-moi, c'est le manque de caféine.
- Dès que j'aurai fini mon exposé, pour l'amour du ciel, courez vite au marché du coin! Où en étais-je là...Ah oui!
"Pour découvrir la vérité vous devez être en révolte contre l'ordre établi."
- Là vous faites tache, je veux dire une grande marque dans mon humble esprit.
- It was about time young man! " La créativité où cette révolte vous renvoie "ne consiste pas seulement à peindre des tableaux et à écrire des poèmes, ce qui est bien mais (...)  minime en soi. L'important est d'être mécontent de fond en comble car ce mécontentement global est le début de l'initiative qui devient créative à mesure qu'elle mûrit; et c'est la seule manière de découvrir la vérité." Les mécontents geignards sont des mécontents ennuyeux car leur mécontentement reste superficiel et dénué d'initiative. Comprenez-vous? "Quant à ceux qui ne sont pas du tout mécontents, ils sont déjà morts."
- Et en vacances donc...
- "Si vous pouvez être en révolte tandis que vous êtes jeunes et en vieillissant nourrir votre mécontentement de toute la vitalité de la joie et d'une immense affection, alors cette flamme du mécontentement aura une portée extraordinaire, car elle bâtira, elle créera, elle fera naître des choses nouvelles. " Voilà. J'ai terminé. N'oubliez pas de nettoyer votre miroir jeune homme, sans quoi je serais obligé d'y passer la journée; non qu'il me serait désagréable de continuer de vous entretenir de nombre de sujets, mais il se trouve que j'ai autre chose à faire, en outre toutes ces conférences que je tain...euh que je tiens dans les miroirs du monde entier.
- Ca ne vous mécontente pas tout ce boulot?
- Si, un peu...mais n'oubliez pas, sans mécontentement, pas d'initiative et sans cette dernière, pas de créativité.
- Bon alors vous voulez quoi? Windex ou eau plate?
- Eau plate.
- C'est plus écologique.
- Oui, en effet...et si vous avez un torchon de coton, je préfère...
- No problem Old man
- je...FOUIT! (coup de torchon rapide)

Du coup le miroir est impeccable. Il ne me renvoie plus aucune tache, mais une sale gueule impeccable, des ridules HD impeccables, une aura de mécontentement tout aussi impeccable. Tout devient plus clair. Indubitable que je devrai pousser l'initiative et donc endosser mon plus profond, mon plus absolu mécontentement en même temps que mes vêtements et sortir par un temps de merde, chercher une brique de café.


(1) les phrases entre guillemets sont tirées de l'ouvrage Le sens du bonheur  de Krishnamurti, Points Sagesse, Stock, 2006


 

La viande

Par martin banville, à 17h00 dans Générale | 0 commentaire
Crue, la froideur métallique de la rivière le long de laquelle j'arpente les berges en me disant que ces promenades ne peuvent pas me faire de mal puisque les ballades ont souvent un effet bénifique sur l'organisme, la viande, la viande crue. Habitée par une créature étrange. On appelle ça l'incarnation. Mettre un esprit dans un morceau de viande. Soyons francs pour une fois. Soyons crus. Si je me montre cru, serai-je plus cru que si je me montre bien cuisiné, apprêté, revenu dans le beurre, saisi dans l'huile, parfumé au cumin ou aux herbes de provence,  laqué comme un canard, doré comme une escalope, bleu comme un steak, rouge comme un poivron séché avec ses olives et autres amuse-gueule pourvus de cordes vocales sachant écrire? Non, je serai cuit, moi et mon discours que je ne sais que bien mal accorder avec le somptueux blog dont la mise en page est un cadeau inestimable de l'excellente Sapho Tohya.

Il faut donc que je m'accorde.

Je me cogne la tête sur une idée tenace: bien plus d'os dans la tête que de cerveau. L'image de ma gueule sur la page du blog induit en erreur, mais acceptons l'incarnation qu'elle constitue...aussi dois-je, me dis-je, être à la hauteur de tout ce beau travail de mise en page. Etre lu, être là, être reconnu comme étant là, avoir à mon actif bien des phrases, savoir mettre un mot après un autre  comme un pas devant l'autre. Quelle importance cela peut-il avoir. Une grande. Une certaine. Une indubitable. Sans bouche, sans mains, embêtant de bêler à la ronde. Bêler. Aboyer. Aboyer...tiens...Si j'étais une vache, cela ne serait pas. Pourtant, je traîne une viande humaine et on me dit de temps en temps que j'aboie. Me considèrerait-on comme un chien? Que je sache, je n'ai jamais encore pissé aux quatre coins de l'appartement. Mais cela ne signifie pas que je ne le ferai jamais, sénilité aidant. Toujours est-il que de m'annoncer, en tête de blog avec cette gueule souriante et pleine d'aménité, je me trouve un peu gêné de me permettre désormais autant d'insanités qu'à mon habitude.

Dois-je être fidèle aux apparences?

Dois-je entériner la signature de cette viande faciale pourvue des doigts qui lui autorisent les mouvements indispensables à l'écriture? Je n'en sais rien. Et dans le doute, j'oserai encore, parce que je ne sais rien faire d'autre que de souligner sans cesse la contradiction. Autant dire que je me souligne moi-même en même temps que tous nos travaux humains qui ne sont, somme toute, que contradictions. Vous vous souvenez sans doute, ADNnement parlant du discours du vieux chamane. C'était il y a au moins soixante-mille ans. Ca excuse peut-être la fragmentation mnémonique.  Et puis non, ça n'excuse rien du tout. Surtout pas le fait de dire, le visage déformé par la danse des flammes, à l'assistance composée de jeunes hominidés la gueule ouverte, les lèvres pendantes: "Nous ne sommes pas de la viande." Là était lancée l'idée de l'incarnation spirituelle. Si nous ne sommes pas de la viande, que sommes-nous donc? Des entités sans pattes ni poils ni langue, sans ongles, sans cul, sans foie, sans coeur? Le vieux sage avait-il donc mangé des champignons? Avait-il concocté, pour l'occasion, une perverse mixture, une potion magique, un scotch primitif? Toujours est-il que depuis cette fameuse nuit où naquit une première cellule spirituelle, il y eut conséquemment au sein de celle-ci une telle frénésie reproductive que l'on eût tôt fait de se retrouver avec sur les bras un véritable tas viande? Qu'un tas de viande? Non! Un tumulus carné pensant et sentient! Spirituel!  Des créatures effroyables poussant l'épouvantable au point de se transmuer en véritables institutions dont la lubie fondamentale fut et reste de faire croire que nous ne sommes pas de la viande! Il n'y aura tout de même pas ici de démonstration particulière, que l'on se rassure.. Juste la volonté de laisser poindre l'évidence: si je veux, j'aboie. Si je le souhaite, je brame. Si j'en ai envie, je mugis, si je suis contrarié, je rugis, si je n'ai pas le choix, je parle. Tout cela est rendu possible par le jeu des cordes vocales. Des nerfs, des ligaments, des muqueuses, de l'air. De l'air! Si je pouvais un peu respirer, hors de cette gueule que j'ai et que stigmatise, cette photo, statue, totem, je dirais que je sais où couper pour en faire des lamelles pour garnir n'importe quelle pizza ontologique. Viande. Je n'aime pas la pizza végétarienne quand je me trouve aux prises avec une dialectique existentialiste. Beaucoup de piment. Le Christ en croix faisait aussi dans la boucherie, qu'on en convienne. Mais lui le faisait d'un point de vue zoroastrique, descendant du vieux chamane, bien qu'il eût pu devenir boucher après avoir échappé à la mort in extremis, par exemple, on le sait maintenant. On n`échappe pas à la viande. On n'échappe pas à la viande. On n'échappe pas au sang, à la chair, aux tendons, aux nerfs, aux articulations, aux sécrétions, aux humeurs, aux excréments, aux spasmes, aux fibrillations, aux embolies, au vieillissement, à la gravité, aux peaux prurigineuses et à la mort. La mort est la célébration du règne de la viande. Le tartare éternel, le gigot divin. Le pâté inexpugnable. Après on me demandera pourquoi je bois une bouteille de mauvais vin. Le mauvais vin est à la vie intellectuelle ce que la colite est à la vie spirituelle. Allez comprendre. Plus facile d'en discuter dans une assiette de bavette à l'échalotte que dans un confessionnal à Notre-Dame de Paris. Parfois je sens que mon salut se trouve sur l'étal du boucher de la rue du Ladhof ou entre les escalopes du comptoir des viandes au Maxi à Dorval, une petite cité en Banlieue de Montréal. Là-bas aussi règne la viande. Au Vatican règne la viande. En Iran, en France, en Italie et depuis toujours en Angleterre, plus là qu'ailleurs d'ailleurs, bizarre, en Allemagne, en Croatie, en Grèce et en Turquie, aux USA. Et ici, à la maison, dans mon pantalon, dans mon T-shirt, la viande, la chaude, la sanglante, la viande. Le long de l'Ill, rivière du coin, il y a un tas de viande qui se ballade en réfléchissant sur le sens sanglant de la chair sans arriver à comprendre l'intelligence de l'incarnation. Il s'est bien gardé de se dire qu'il ne rentrera que quand il aura compris le sens de la viandification de l'âme et de la spiritualisation de la barbaque, parce qu'il ne rentrerait jamais. Jamais il ne reviendrait chez lui. Jamais il ne serrerait les escalopes qu'il a épousé dans ses bras bicepsueux, jamais il ne retrouverait ses gigots de fils, jamais il ne reverrait son rôti de père et son bacon de mère, jamais il ne pourrait revoir ses steaks d'amis ni s'amuser avec ses abattis et s'envoyer en l'air avec son filet mignon. La Viande est Mère, la Viande est Dieu. Qu'on se le dise. L'art n'est rien sans protéines et la vie insipide sans cholestérol.

Quand tremble Hispanola

Par martin banville, à 17h53 dans Générale | 0 commentaire
Haïti. Pour l'avoir tenue dans mes bras et pour l'avoir laissée entrer en moi par le sombre de l'oeil, la musique cassée des voix, le cuir luisant des peaux parfumées de vanille, pour en avoir été ensorcelé, pour en avoir goûté le suc des rêves, rampant dans ses cavernes sacrées, pour m'y être évanoui, emporté au creux de nos origines à tous...Pour y avoir connu l'innocence sourde et la magie éperdue, pour en avoir croqué les sourires et habité des ventres affamés, pour sentir encore sur mon visage l'empreinte des petites mains d'enfants authentiques. Pour tout ça. Pour cela j'appelle sur Hispanola une paix jamais encore survenue, jamais encore inventée. J'appelle une voix, celle-là du fond de la Terre à se faire entendre des nantis et des puissants: ce qui atteint le plus fragile d'entre-nous nous atteint aussi. Car les larmes versées là-bas sont aussi nos larmes, les os broyés sont nos os, les coeurs ravagés sont nos coeurs, les hommes anéantis sont nos frères, les femmes démembrées sont nos soeurs, les enfants axphyxiés ou affamés sont nos enfants. Hispanola a tremblé pour que nos âmes s'éveillent. Comprendrons-nous enfin qu'à tout moment les voix de la Terre peuvent intimer à la mort d'ouvrir ses mâchoires et de nous broyer tous avec la force de tonnes de béton écrasant nos cages thoraciques et répandant notre sang et avec lui l'essentiel de nos histoires? Oui! Mourons nous aussi avec nos frères et nos soeurs haïtiens, noyons-nous avec nos frères et nos soeurs d'Asie ,soyons baillonnés et entravés comme nos frères et nos sœurs Palestiniens, soyons hachés avec nos frères et nos soeurs Rwandais, soyons asphyxiés avec nos frères et nos soeurs Juifs! Nos abris et nos masques dorés ne servent qu'à nous torcher la conscience. La liberté et le bonheur ne sont concevables que dans l'empathie. Hispanola a tremblé. La Vie a parlé. Malgré tout. Malgré nous.

Gynécée ou l'Archange Nelly

Par martin banville, à 18h51 dans Générale | 0 commentaire



Elle est morte. Un élan dans le vide, un pas de côté, un saut de l'ange. Toutes les douceurs. Toutes les saveurs. Toutes les couleurs. Toutes les humeurs. Toutes les amertumes. Toutes les acidités. Toutes les plumes, les lames, les assommoirs et les pieux. Elle avait tout. Tout de l'immensément insolent et tout de l'impondérable blondissime, tout du névrotique séduisant. Tout du sacré et du tellurique, tout de l'insolence et du sibyllin. Je ne sais pas tout d'elle, juste ce qui m'entrait par les yeux et qui me  descendait directement au ventre en emportant au passage des lambaux de mon coeur. Elle s'était déjà déjà taillé un temple troglodyte, quelque part, en moi, entre ce que je suis et qui je crois être. Elle avait tout de ce pouvoir-là. Elle l'a pris par les mots, éparpillés dans ma tête posée là, sur un oreiller.

Elle a dit déjà: "Ecrire ne sert à rien, qu'à s'épuiser sur de la roche; écrire c'est perdre des morceaux, c'est comprendre de trop près qu'on va mourir." Je n'avais jamais osé voir ça comme ça. Jamais osé oser. Mais je sens bien que somme toute je suis d'accord. Alors  je sais qu'un être peut s'acharner encore et encore sur un mur de brique, ses yeux bleus rivés sur le néant, les oreilles bourdonnantes du choc de la tête du bouc sur l'âpreté de la nature humaine, l'acier trempé de l'inévitable. A force de nommer l'innommable on fait apparaître l'enfer, encore que cela n'est encore qu'une question d'acuité, d'honnêteté dans le rendu du regard. Elle avait tout. L'art de souffrir, le sens de l'éperdu, l'intelligence de la folie, la souplesse de l'eau, la dureté du sable.  Jusque dans ma chambre elle pouvait courir, me poursuivre en tenant sans cesse devant mon visage un miroir au reflet affolant duquel je ne savais me soustraire. C'est ainsi qu'elle demande à entrer dans notre propre nature; ainsi qu'elle toque à l'entrée de l'humanité, ainsi qu'elle se perd d'antichambres en portiques, de halls en couloirs. Et quand soudain le zoo humain s'ouvre enfin, elle prend en plein coeur un souffle cru qu'elle n'a pu supporter qu'avec les mots, un temps, un temps seulement. Elle avait tout d'une terre fertile, d'une matière de fine intelligence, d'une sensibilité filigranesque qui l'auront pendue. 

J'avais fait, ces derniers temps une toile que j'ai appelée Gynécée. Un lieu qu'on imaginerait délicieux, peuplé de femmes fabuleuses. Pourtant, flottant comme un nuage obstiné s'étirant sans fin en haute altitude, flotte dessus l'ombre de la mort, comme si les divines du Gynécée des dieux pouvaient se vêtir de notre nature sans érafler leurs peaux diaphanes. Bien sûr que non. Et puis Nelly est morte.

Je l'ai vue, plus tard apparaître ça et là dans le tableau toujours accroché au mur. Bien sûr que non, les dieux ne peuvent devenir humains sans payer un prix exhorbitant. Troquer l'éternel contre le vieillissement et la mort. Entreprise intrépide et admirable ou folie furieuse contractée on ne sait dans quel coin de paradis?

Gynécée ou l'Archange Nelly.

Un hommage.

Mais un archange n'a  pas besoin d'hommages, juste d'amour.

L'été avec Bakhor

Par martin banville, à 13h49 dans Générale | 0 commentaire
Serait-ce caniculaire, l'effet de l'auriculaire enfoncé dans l'oreille ou celui de la bière, les impromptus d'hier, le fond de la cafetière, les travaux mortifères ou les récoltes maraîchaires...je ne le sais plus guère. Le silence de l'été. Le sourire de la mort. Séduisant à souhait. Pas édenté du tout. La lourdeur des verts. Les odeurs de terre. Bakhor, mon ami Ouzbek dort à côté. Le verger dont chaque arbre exhibe ses poires comme un arbre de Noël ses boules. Soleil plombé, orages soudains, route lente et pensée alourdie. Les images sont nimbées d'une incertitude myope, l'air vibre d'une chaleur vrombissante, les bourdons sont saoûls et les abeilles vigilantes, l'ange de la mort sieste à l'ombre et les hirondelles savent virer sur l'aile. La poésie se vautre sous un ciel d'acier, sur un sol craquelé hérissé d'herbes blondes. Bakhor l'exilé construit un pont entre l'inexorable et l'obstination. Bakhor, sans le savoir, recoud les déchirures de mes vies disparates. Son oeil voit loin sous un sourcil mobile, oblique. Son coeur est lourd et aérien à la fois. Un vol de nuit dans la densité des pierres.. Dans le doute absolu et le soupçon d'être frères, nos pas s'alourdissent dans la moiteur des terres. Assis côte-àcôte, partageant le thé, je vois deux guerriers, las de toutes les guerres, mais prêts à se battre, encore et encore pour leurs visions chimériques, utopiques et limpides comme des cristaux empalés de lumière solaires ou lacérés des clair-obscur de sous-bois secrets.

Le Jazz

Par martin banville, à 13h06 dans Générale | 0 commentaire
On peut imaginer le pire. Le meilleur. Le meilleur du pire ou le pire du meilleur. Mais pas qu'il n'y a plus rien à imaginer. Plus rien à imager. Rien. Un espace gris, grouillant d'étoiles pré-migraineuses. Ca arrive. Le jeudi matin, en juin. Je n'ai pas écrit de billet en mai. J'ai préféré regarder pousser le persil, dans un bac, posé dans la gouttière, dehors, sous la fenêtre de mon atelier qui en fait est un salon mais aussi une salle à manger et parfois un dortoir où, tout debout, éveillé et habillé, je reste là, immobile et absent comme un somnambule, ce qui n'explique pas pourquoi je ne me suis pas assis, en mai, pour tapoter quelque texte pour garnir le blogue de pensées éclairées sur le torrent vital berçant le tandem tic tac des états de sommeil et d'éveil, de présence et d'absence. Les nuages, dehors, voyagent vite par dessus l'érable qui danse étrangement sous le vent. Etrange. Non, pas étrange. Juste bizarre. La rencontre et l'existence simultanée de diverses images. Le mélange. Tartine de moutarde et de beurre d'arachide. Je peux traduire: Juin déguisé en septembre, du café brun tiède, une clope pas allumée dont le filtre, entre mes lèvres commence à se mouiller comme le sol après un semblant d'averse, Quincy Jones qui fait Take Five, mon jean plein de trous et mon T-shirt plein de peinture vert pomme sur le ventre et après, il se passe quoi? J'en sais rien. Je vais à la fenêtre fumer cette cigarette et je réalise, sans doute à cause du son traînant de la trompette et du grain de sel d'un saxophone, oui, je réalise soudain que je suis seul dans une immense nef dont les fenêtres, aux mille facettes, comme la surface d'un oeil de mouche, volant en éclats, font passer sous mon regard absent des milliers de vitraux: des images. Des moments de l'existence, des gens que j'ai connus, des impressions, curieusement, oui, des émotions, des couleurs, des questions. Je reviens m'asseoir devant la machine à boutons lettrés. Jamais de réponses aux questions. Jamais d'images persistantes. Pas de durée. Avant, je n'aimais pas le jazz. J'ai encore les genouillères. J'aurais pu les enlever, mais je ne l'ai pas fait pour la raison suivante: ils me tiennent les genoux au chaud. Quel rapport avec le jazz? Aucun, pour le moment. Je travaille souvent à genoux. Les toiles sont grandes et le plafond bas. A genoux, j'ai l'impression de prier malgré moi. Je prie pour ne jamais comprendre tout-à-fait le sens du travail de création. Je comprends ce que font mes doigts avec les pinceaux, les crayons et les couleurs, cela reste toujours du domaine de la cuisine, de la technique, mais je ne veux comprendre ni raisonner pourquoi et comment j'en arrive à faire ce travail. Quel rapport avec le jazz? Pour le moment, un certain rapport. Encore plus tiède, mon café. En vérité, il n'est pas bon ce café. Comprendre, structurer, organiser le travail de création est certainement louable, mais je ne crois pas que cela soit mon métier. Ce que j'aime dans le jazz, c'est l'inévitable impondérable, celui sans lequel le jazz n'existerait pas. L'impondérable, ici, vient du refus d'une structure définitive. Quel rapport avec moi? Pour l'instant, un rapport certain. Je n'aimais pas le jazz ni les vitraux parce qu'ils m'ont toujours fait l'effet de ma sale gueule du matin dans le miroir: la structure sempiternellement mouvante, incertaine, toujours hantée par la métamorphose, moment après moment. Le jazz, c'est ça. Quel rapport avec la création? L'imperfection aux milliards de facettes qui font chatoyer les mirages de cohérence. Moi, c'est ça. Quel rapport avec le jazz? Ma sale gueule du matin dans le miroir...qui arrive à me faire sourire.

Vacuité! Cuite, ou double...

Par martin banville, à 18h01 dans Générale | 0 commentaire
Etat d'être ou état de fait, état des choses, état d'âme, état d'esprit ou encore état tout court, cru, cuit, simple ou double...avec des glaçons! Surtout des glaçons. Nous devons, ici, rester la tête froide. Nous devons considérer les êtres et les choses avec une distance qui nous permet d'échapper à leur emprise. Mais cette distance, de quoi est-elle faite, de quoi se compose-t-elle, comment est-elle pavée, quelle longueur peut-elle bien avoir, est-elle jonchée d'obstacles, de paysages, de décorations? La peut-on parcourir, enfourchant un cheval de fer ou de viande, mais cheval tout-de-même, bête à quatre pattes lancée, mors aux dents, écumante et haletante, le coeur ronflant, rugissant ses chevaux vapeur, l'oeil fou, perçant, braqué sur un but dont les contours se brouillent tellement l'effort provoque le tremblement de tous les sens...Je fume. Je fume des cigarettes. La peinture est en train de sécher. Je sèche aussi. Mon verre est rougi de vin séché. Sur le bord du verre, l'empreinte de mes lèvres. Miasmes séchés. Sécheresse. Tout sèche. Je fume. Toux sèche. Les glaçons, c'est pour le scotch. Le scotch c'est pour la tête froide. La tête froide, c'est pour contempler la vacuité. Cuite, elle passe moins bien. Double, elle l'est toujours déjà, sans fin. Entre nous, les êtres et les choses, des interstices. Dans ces espaces, aussi petits soient-ils, le vide, le pied perdu, la langue inutile. Je ne crois pas devoir mettre une autre couche de peinture sur le mur. Mon oeil n'y verra que du feu. Je ne crois pas devoir boire un autre verre. Le rouge du vin roue le devin et gare à moi si le vin ne devint divin car alors la vacuité échapperait à ma conscience et je serais doublement cuit. Je fume, je fume des cigarettes et le cheval broute entre l'ici/maintenant, les êtres et les choses. Maurice Druon est mort, retourné à la vacuité qui, tant pis pour lui, parle avec l'accent déflaboxé de ma langue. L'heureux homme, désormais, broutera les pissenlits par la racine avec mon cheval déchiquetant sans fin les pâquerettes du sens altéré. Ils feront bon ménage: la vacuité le leur permettra. Elle permet d'ailleurs tout, pourvu qu'on la laisse tout envahir, ce qu'elle fait, effrontée, obscène, provocante devant nos yeux au regard vitreux comme le verre cheap de nos thumblers pleins de scotch...sur glace, pour la tête froide, pour la distance entre les êtres et les choses et nous et...

Révélations sur la rue Rothmuller

Par martin banville, à 17h54 dans Générale | 0 commentaire
Les japonais semblent l'aimer crue.

La vérité.

Faudra les aimer maigres.

Les vaches.

On crisera cinq ans, au moins.



Mais c'est sur la rue Rothmuller, à Colmar, ville du colombier, que le sort du monde se révèle au promeneur indifférent: la cigogne gît là, morte, écartelée, démembrée, sur l'asphalte inerte

Quel rapport avec le Japon? J'en sais rien. Le point rouge. Le traitement d'une myopie collective. Le seppuku certain du royaume du soleil couchant...avec n'importe qui, n'importe quoi.

Bien que nous soyons moins perméables aux symboles qu'en des temps plus reculés, il n'en demeure pas moins que l'oiseau déflaboxé (qui n'est plus un oiseau fonctionnel, vu le mauvais traitement qu'il a vraisemblablement subi, qu'il ait été écrasé par une voiture, piétiné à mort par un enfant cruel ou déchiqueté par un chien) revendique de manière criante son droit à constituer en lui-même un symbole, le symbole de l'avenir du monde.

L'avenir du monde. On s'en fout de toutes façons. L'avenir, c'est quand les os ne nous font plus mal, soit parce qu'ils ont été réduits en cendres et répandus dans la nature, soit coincés sous trois tonnes de terre et de gravats dans un parc commémoratif, soit enchevêtrés parmi les squelettes d'une fosse commune comblée bien vite parce que les observateurs de l'ONU rappliquent et que ça paraît mal de nos jours de pratiquer le génocide.

Je me dis qu'il vaut mieux rentrer à la maison, ressortir avec une chaise, la poser sur le trottoir, s'asseoir et regarder la cigogne. Longtemps. Suivre la progression de la crasse dans la peluche originelle. Persister. Ouvrir les yeux. Braquer le regard et recomposer la séquence de l'écartèlement. Toujours la même. Toujours la conséquence d'un étirement abusif. Ca se soigne. Avec du café, des cigarettes, du pot, des champignons hallucinogènes ou des bulles papales, des ablutions dans le Gange ou encore du bricolage dans le garage, du picolage dans les parages des alpages.

Il y en aura d'autres des crises.

Il n'y a qu'à tirer sur la corde.