
On peut imaginer le pire. Le meilleur. Le meilleur du pire ou le pire du meilleur. Mais pas qu'il n'y a plus rien à imaginer. Plus rien à imager. Rien. Un espace gris, grouillant d'étoiles pré-migraineuses. Ca arrive. Le jeudi matin, en juin. Je n'ai pas écrit de billet en mai. J'ai préféré regarder pousser le persil, dans un bac, posé dans la gouttière, dehors, sous la fenêtre de mon atelier qui en fait est un salon mais aussi une salle à manger et parfois un dortoir où, tout debout, éveillé et habillé, je reste là, immobile et absent comme un somnambule, ce qui n'explique pas pourquoi je ne me suis pas assis, en mai, pour tapoter quelque texte pour garnir le blogue de pensées éclairées sur le torrent vital berçant le tandem tic tac des états de sommeil et d'éveil, de présence et d'absence. Les nuages, dehors, voyagent vite par dessus l'érable qui danse étrangement sous le vent. Etrange. Non, pas étrange. Juste bizarre. La rencontre et l'existence simultanée de diverses images. Le mélange. Tartine de moutarde et de beurre d'arachide. Je peux traduire: Juin déguisé en septembre, du café brun tiède, une clope pas allumée dont le filtre, entre mes lèvres commence à se mouiller comme le sol après un semblant d'averse, Quincy Jones qui fait Take Five, mon jean plein de trous et mon T-shirt plein de peinture vert pomme sur le ventre et après, il se passe quoi? J'en sais rien. Je vais à la fenêtre fumer cette cigarette et je réalise, sans doute à cause du son traînant de la trompette et du grain de sel d'un saxophone, oui, je réalise soudain que je suis seul dans une immense nef dont les fenêtres, aux mille facettes, comme la surface d'un oeil de mouche, volant en éclats, font passer sous mon regard absent des milliers de vitraux: des images. Des moments de l'existence, des gens que j'ai connus, des impressions, curieusement, oui, des émotions, des couleurs, des questions. Je reviens m'asseoir devant la machine à boutons lettrés. Jamais de réponses aux questions. Jamais d'images persistantes. Pas de durée. Avant, je n'aimais pas le jazz. J'ai encore les genouillères. J'aurais pu les enlever, mais je ne l'ai pas fait pour la raison suivante: ils me tiennent les genoux au chaud. Quel rapport avec le jazz? Aucun, pour le moment. Je travaille souvent à genoux. Les toiles sont grandes et le plafond bas. A genoux, j'ai l'impression de prier malgré moi. Je prie pour ne jamais comprendre tout-à-fait le sens du travail de création. Je comprends ce que font mes doigts avec les pinceaux, les crayons et les couleurs, cela reste toujours du domaine de la cuisine, de la technique, mais je ne veux comprendre ni raisonner pourquoi et comment j'en arrive à faire ce travail. Quel rapport avec le jazz? Pour le moment, un certain rapport. Encore plus tiède, mon café. En vérité, il n'est pas bon ce café. Comprendre, structurer, organiser le travail de création est certainement louable, mais je ne crois pas que cela soit mon métier. Ce que j'aime dans le jazz, c'est l'inévitable impondérable, celui sans lequel le jazz n'existerait pas. L'impondérable, ici, vient du refus d'une structure définitive. Quel rapport avec moi? Pour l'instant, un rapport certain. Je n'aimais pas le jazz ni les vitraux parce qu'ils m'ont toujours fait l'effet de ma sale gueule du matin dans le miroir: la structure sempiternellement mouvante, incertaine, toujours hantée par la métamorphose, moment après moment. Le jazz, c'est ça. Quel rapport avec la création? L'imperfection aux milliards de facettes qui font chatoyer les mirages de cohérence. Moi, c'est ça. Quel rapport avec le jazz? Ma sale gueule du matin dans le miroir...qui arrive à me faire sourire.