06 septembre 2010

Martin Banville

La vérité est un pays sans chemins

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Quand tremble Hispanola

Par martin banville, à 17h53 dans Générale | 0 commentaire
Haïti. Pour l'avoir tenue dans mes bras et pour l'avoir laissée entrer en moi par le sombre de l'oeil, la musique cassée des voix, le cuir luisant des peaux parfumées de vanille, pour en avoir été ensorcelé, pour en avoir goûté le suc des rêves, rampant dans ses cavernes sacrées, pour m'y être évanoui, emporté au creux de nos origines à tous...Pour y avoir connu l'innocence sourde et la magie éperdue, pour en avoir croqué les sourires et habité des ventres affamés, pour sentir encore sur mon visage l'empreinte des petites mains d'enfants authentiques. Pour tout ça. Pour cela j'appelle sur Hispanola une paix jamais encore survenue, jamais encore inventée. J'appelle une voix, celle-là du fond de la Terre à se faire entendre des nantis et des puissants: ce qui atteint le plus fragile d'entre-nous nous atteint aussi. Car les larmes versées là-bas sont aussi nos larmes, les os broyés sont nos os, les coeurs ravagés sont nos coeurs, les hommes anéantis sont nos frères, les femmes démembrées sont nos soeurs, les enfants axphyxiés ou affamés sont nos enfants. Hispanola a tremblé pour que nos âmes s'éveillent. Comprendrons-nous enfin qu'à tout moment les voix de la Terre peuvent intimer à la mort d'ouvrir ses mâchoires et de nous broyer tous avec la force de tonnes de béton écrasant nos cages thoraciques et répandant notre sang et avec lui l'essentiel de nos histoires? Oui! Mourons nous aussi avec nos frères et nos soeurs haïtiens, noyons-nous avec nos frères et nos soeurs d'Asie ,soyons baillonnés et entravés comme nos frères et nos sœurs Palestiniens, soyons hachés avec nos frères et nos soeurs Rwandais, soyons asphyxiés avec nos frères et nos soeurs Juifs! Nos abris et nos masques dorés ne servent qu'à nous torcher la conscience. La liberté et le bonheur ne sont concevables que dans l'empathie. Hispanola a tremblé. La Vie a parlé. Malgré tout. Malgré nous.

Gynécée ou l'Archange Nelly

Par martin banville, à 18h51 dans Générale | 0 commentaire



Elle est morte. Un élan dans le vide, un pas de côté, un saut de l'ange. Toutes les douceurs. Toutes les saveurs. Toutes les couleurs. Toutes les humeurs. Toutes les amertumes. Toutes les acidités. Toutes les plumes, les lames, les assommoirs et les pieux. Elle avait tout. Tout de l'immensément insolent et tout de l'impondérable blondissime, tout du névrotique séduisant. Tout du sacré et du tellurique, tout de l'insolence et du sibyllin. Je ne sais pas tout d'elle, juste ce qui m'entrait par les yeux et qui me  descendait directement au ventre en emportant au passage des lambaux de mon coeur. Elle s'était déjà déjà taillé un temple troglodyte, quelque part, en moi, entre ce que je suis et qui je crois être. Elle avait tout de ce pouvoir-là. Elle l'a pris par les mots, éparpillés dans ma tête posée là, sur un oreiller.

Elle a dit déjà: "Ecrire ne sert à rien, qu'à s'épuiser sur de la roche; écrire c'est perdre des morceaux, c'est comprendre de trop près qu'on va mourir." Je n'avais jamais osé voir ça comme ça. Jamais osé oser. Mais je sens bien que somme toute je suis d'accord. Alors  je sais qu'un être peut s'acharner encore et encore sur un mur de brique, ses yeux bleus rivés sur le néant, les oreilles bourdonnantes du choc de la tête du bouc sur l'âpreté de la nature humaine, l'acier trempé de l'inévitable. A force de nommer l'innommable on fait apparaître l'enfer, encore que cela n'est encore qu'une question d'acuité, d'honnêteté dans le rendu du regard. Elle avait tout. L'art de souffrir, le sens de l'éperdu, l'intelligence de la folie, la souplesse de l'eau, la dureté du sable.  Jusque dans ma chambre elle pouvait courir, me poursuivre en tenant sans cesse devant mon visage un miroir au reflet affolant duquel je ne savais me soustraire. C'est ainsi qu'elle demande à entrer dans notre propre nature; ainsi qu'elle toque à l'entrée de l'humanité, ainsi qu'elle se perd d'antichambres en portiques, de halls en couloirs. Et quand soudain le zoo humain s'ouvre enfin, elle prend en plein coeur un souffle cru qu'elle n'a pu supporter qu'avec les mots, un temps, un temps seulement. Elle avait tout d'une terre fertile, d'une matière de fine intelligence, d'une sensibilité filigranesque qui l'auront pendue. 

J'avais fait, ces derniers temps une toile que j'ai appelée Gynécée. Un lieu qu'on imaginerait délicieux, peuplé de femmes fabuleuses. Pourtant, flottant comme un nuage obstiné s'étirant sans fin en haute altitude, flotte dessus l'ombre de la mort, comme si les divines du Gynécée des dieux pouvaient se vêtir de notre nature sans érafler leurs peaux diaphanes. Bien sûr que non. Et puis Nelly est morte.

Je l'ai vue, plus tard apparaître ça et là dans le tableau toujours accroché au mur. Bien sûr que non, les dieux ne peuvent devenir humains sans payer un prix exhorbitant. Troquer l'éternel contre le vieillissement et la mort. Entreprise intrépide et admirable ou folie furieuse contractée on ne sait dans quel coin de paradis?

Gynécée ou l'Archange Nelly.

Un hommage.

Mais un archange n'a  pas besoin d'hommages, juste d'amour.