06 septembre 2010

Martin Banville

La vérité est un pays sans chemins

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Le mécontentement

Par martin banville, à 12h15 dans Générale | 0 commentaire
Souvent c'est la première gueule que je rencontre au sortir du lit le matin si d'aventure je passe devant un miroir et que je m'y arrête, un peu surpris. Si je m'attarde un peu, je remarque les cernes sous mes yeux et le renflement que cela produit ressemble à un coussin dont le tissu semble fait d'une fine couche de cuir souple et strié de ridules qui n'en restent pas là, non, elles se répandent, approfondissant de plus en plus leur sillon jusquà rayonner au coin de mes yeux dont le marron, sous l'effet de je ne sais quel rayon de lumière, paraît plutôt couleur d'un sable bon marché, ensaché à la hâte, servant à faire du mortier pour réparer des ruines d'arrière cour. Du coup je me frotte le coin des yeux, ceux près du nez dont je passerai sous silence la description, de mon gros index de la main droite. La gauche, elle,  gratte un endroit aussi inutile de décrire que de tout simplement nommer tant me distrait le pincement obstiné ressenti quelquepart dans la région lombaire, résultat d'une mauvaise posture, de l'emploi de trop d'oreillers, d'une station assise trop longue à la lecture de l'Iliade de laquelle la narration des combats pourrait bien, par effet para-sympathique, distribuer généreusement bien des courbatures, d'un matelas foutu, ou d'un gars découvrant la subtilité des signes de l'usure, laquelle n'étant sans doute pas étrangère à la teneur du discours de votre serviteur, parcourant d'un regard encore embrumé l'essaim des pores de la peau de son visage trahissant imperceptiblement l'effet de la gravité, oui, c'est vers le bas que l'avenir le tire, chacun habité par un poil, soit noir ou blanc! oui, blanc. S'ensuivent aussi les deux grands traits qui font comme des bras et des mains aux extrémités de ceux-ci, des petites serres qui tentant désespérément de relever vers le haut les commissures des lèvres ramassées dans une moue qui signifie que je ne suis pas du tout content de ce que je vois là, que je ne me réjouis pas du tout de m'être arraché au linceul de mon lit, que je n'éprouve pas de joie particulière à la perspective de vaquer à toutes ces petites opération irritantes comme la douche du matin, celle où la chair de poule fait VRAIMENT ressembler à une stupide volaille badigeonnée de gel savonneux, le rasage effectué avec la même lame Bic que les trois ou quatre dernières opérations du même genre, laissant sur la peau d'une face déjà éprouvée des micro coupures qui, sous l'éclaboussement de l'after-shave, donne une sensation de brûlure qui fait regretter les années glabres d'une enfance ensevelie sous les cadavres des rêves, des aspirations et de l'innocence et de tous leurs avatars démembrés. Là-dessus, le baume espéré c'est le café. L'espresso du matin. Le pétrole brut qui repart la chaudière, la caféine qui rallume la mèche, le soluté qui maintient en vie la carcasse, le jus des dieux qui fait croire que la fin du monde est bel et bien, encore ce matin, remise à une date ultérieure, une substance à côté de laquelle le contenu du Graal n'est que de la petite bière, une mixture raffinée dont l'acide nettoie la plomberie, un fluide qui ne recule devant aucun ulcère, aucun exzéma, aucune gueule de bois, c'est l'eau-bénite noire, la sanctification du réveil, le pieux mensonge serinant à tout vent que nous sortirons vainqueurs de n'importe quelle épreuve et surtout de celle qui consiste à s'envisager soi-même sans hurler ou mourir de rire. Enfin, un café...quand il en reste! Mais dans le cas contraire, l'état d'âme résultant entraîne une réelle expérience de mécontentement. Et là imaginons ce que devient tout à coup la vie, le soi, les relations avec les autres, la vision soudaine du monde tel que nous nous mettons à le voir, Satan lui-même ne fut pas précipité plus bas en enfer...

-"Etre mécontent, qu'est-ce que cela veut dire? (...) Il est très difficile de comprendre le mécontentement, car en général nous le canalisons dans une certaine direction et l'étouffons par là même. Autrement dit,  notre unique souci est de nous installer dans une position de sécurité (...) afin de n'être pas dérangés." (1)

C'est ce que me dit le vieux, là, caché dans le tain du miroir, passant pour une tache de graisse comme celles qu'on laisse quand on touche du front le miroir en se pinçant les points noirs, mais non, j'avais mal vu, c'est un petit vieux qui se cache là, une fois ajustés mes cristallins myopes. Devons-nous encore nous étonner d'une telle vision, je ne le pense pas, du moins c'en est une de plus, la plus effrayante est la première, évidemment, mais puisqu'on en meurt pas, toutes les autres ne font que retenir notre attention un moment, sans nous épouvanter. Et le petit vieux qui me regarde, le fond de l'oeil amusé, constitue bel et bien une vision. La dépendance à la caféine entraîne-elle des effets de sevrage hallucinatoires? Je n'en ai jamais entendu parler.

-Comment, c'est à moi que tu parles dis-je en ouvrant et fermant les yeux plusieurs fois et me rendant compte que la vision persiste toujours.
-C'est à moi que tu parles? Mais lui me répète:
-"Etre mécontent, qu'est-ce que cela veut dire? Vous ne comprenez pas votre mécontentement, c'est clair...
-" Ah oui? Vous croyez ça vous! C'est vous qui irez au Simply market et me ramener une brique de café? Cool, ça. Mais il se contente de hocher la tête et de poursuivre:
-" Personne ne veut se dévoiler, nous sommes tous sur nos gardes..."
- Ben tiens, pas besoin d'une tache sur le miroir pour capter ça, monsieur... monsieur qui déjà?
- Appellez-moi Jiddhu...
- Jésus?
- Non, Jiddhu, Krishnamurti, Jiddhu Krishnamurti.
- Enchanté...je vous offrirais bien un café, mais...
- Je sais, je sais, ne vous tourmentez pas; là où je suis il me serait bien malaisé d'en toucher une tasse, n'est-ce pas?
- Euh...oui évidemment, excusez-moi...
- Mais il n'y a pas de mal...donc ," nous sommes sur nos gardes..."
- Oui mais quel rapport...?
- Attendez, attendez jeune homme, bien que l'on puisse voir que vous mûrissez n'est-ce pas...
- Aimable à vous de le dire!
- Mais je vous en prie...donc, " nous nous dissimulons derrière des épaisseurs successives de détresse..."
- Mfffhh...
- " ...de souffrance, de nostalgie et d'espoir et très peu sont capables de vous regarder en face et de vous sourire."
-  Tu parles...
-  Vous voyez que vous ne vous souriez pas, de même qu'à moi!
-  Poursuivez je vous en prie, ça me fera oublier mon café...
- "Or, il est très important de sourire, d'être heureux..."
- On dit ça oui...
- Oui, "car voyez-vous, si l'on a pas le coeur qui chante, la vie devient très terne..."
- Oui eh bien moi, ce matin, j'ai le coeur très terne et la vie ne chante pas!
- A qui le dites-vous, il n'y a qu'à voir votre gueule...mais laissez-moi poursuivre s'il-vous-plaît.
- La vôtre n'est pas mal non plus au fait.
- Oui mais c'est parce que je suis mort.  "Il n'est pas facile de trouver cette joie intérieure car pour la plupart d'entre nous le mécontentement reste superficiel."
- Ah bon, il est superficiel mon mécontentement?
- C'est vous qui le dites.
- Il n'est pas réel mon mécontentement? Il n'est pas vrai, authentique hein?
- Ne vous offusquez pas, ce n'est pas nécessaire...Prenez un verre d'eau.
- Non ça ira.
- Fort bien. Vous comprenez donc que votre mécontentement flotte sur votre vie comme une couche de graisse figée sur un bouillon de poulet fraîchement sorti d'un réfrigérateur. Qu'il vous survole sans cesse comme des mouches autour d'un tas d'excréments, sans bien sûr, vouloir vous offenser, mais en vous regardant cet exemple m'est subitement venu à l'esprit...
- Vous me flattez...
- Votre café représente la sécurité de votre bien- aimée routine...je dis ça parce que vous avez bien sûr remarqué que l'absence de ce café vous a dévoilé le visage du mécontentement et vous avez remarqué que vous avez détourné la profondeur de ce mécontentement.
- J'ai fait ça moi?
- Bien évidemment, vous le faites tous les jours.
- Vous devriez envisager votre mécontentement dans toute son étendue, dans toute sa profondeur.
- Voulant dire?
- "...dès l'instant où l'on est vraiment mécontent et où l'on se met à vraiment vouloir savoir ,à remettre les choses en question, les perturbations sont inévitables... Mais on ne prend l'initiative que sur la base d'un mécontentement réel."
- Parce que mon mécontentement n'est pas assez réel pour être du mécontentement?
- En effet, vous n'en cherchez nullement la racine...le café, c'est du pipeau, de même que vos courbatures et le sale aspect de votre visage dans le miroir.
- Mais je...
-" Avez-vous idée de ce qu'est l'initiative?"
- Non mais je brûle de l'entendre, figurez-vous...
- Bien! "Vous prenez l'initiative lorsque vous mettez en route (...) quelque chose sans qu'on vous y incite; le geste n'est pas forcément très grand ni très spectaculaire..."
- Manquerait plus que ça!
-  Attendez...attendez... cela peut venir par la suite.
- Great!
- " mais l'étincelle d'initiative est là quand vous plantez un arbre par vos propres moyens..."
- Vous savez, je me plante souvent par mes propres moyens...
- Vous êtes du genre turbulent, jeune homme...laissez-moi poursuivre n'est-ce pas? "...quand vous êtes spontanément bon, que vous souriez à un homme qui porte une lourde charge, quand vous ôtez une pierre du sentier ou que vous flattez un animal en chemin. C'est le modeste début de la formidable initiative que vous devez prendre si vous voulez connaître cette chose extraordinaire que l'on appelle la créativité."
- J'ai justement une toile sur le mur là...
- Bien sûr. " La créativité prend sa source dans l'initiative qui ne naît qu'en présence d'un mécontentement profond."
- Vie d'artiste quoi...
- Je ne vous le fais pas dire... " N'ayez pas peur du mécontentement, mais nourrissez-le..."
- Vous inquiétez pas, je fais ça à la pelle...
- Il en redemande?
- Ca vous étonne?
- Nourrissez-le toujours..." jusqu'à ce que l'étincelle devienne une flamme..."
- L'enfer donc...
- Mpfff... je disais, "...devienne une flamme, oui, et que vous soyez perpétuellement mécontent de tout -de votre travail, de votre famille, (...) de la course à l'argent, au pouvoir- de sorte que vous vous mettiez vraiment à penser et à découvrir. Or, en vieillissant,...
- C'est bien parti non?
- Si je puis me permettre, vous ne faites pas votre âge...
- Vous dites ça pour me faire plaisir.
- Mais non mais non...donc, si vous pouvez cesser un peu, à la fin, de m'interrompre, en vieillissant, donc, "vous vous rendrez compte qu'il est très difficile de maintenir cet esprit de mécontentement (...) la société se referme sur vous et très vite vous commencez à perdre cette flamme ardente du mécontentement."
- Et donc exit le mécontentement, exit l'initiative et exit la créativité...
- Bravo jeune homme.
-Merci. Mais vous êtes opposé à la retraite hâtive c'est évident.
- En effet, nous ne pouvons tous être français...
- Et vous vous êtes quoi au fait?
- Indien. Je suis...j'étais indien avant de mourir. Vous me distrayez jeune homme, c'est fatiguant à la fin.
- Excusez-moi, c'est le manque de caféine.
- Dès que j'aurai fini mon exposé, pour l'amour du ciel, courez vite au marché du coin! Où en étais-je là...Ah oui!
"Pour découvrir la vérité vous devez être en révolte contre l'ordre établi."
- Là vous faites tache, je veux dire une grande marque dans mon humble esprit.
- It was about time young man! " La créativité où cette révolte vous renvoie "ne consiste pas seulement à peindre des tableaux et à écrire des poèmes, ce qui est bien mais (...)  minime en soi. L'important est d'être mécontent de fond en comble car ce mécontentement global est le début de l'initiative qui devient créative à mesure qu'elle mûrit; et c'est la seule manière de découvrir la vérité." Les mécontents geignards sont des mécontents ennuyeux car leur mécontentement reste superficiel et dénué d'initiative. Comprenez-vous? "Quant à ceux qui ne sont pas du tout mécontents, ils sont déjà morts."
- Et en vacances donc...
- "Si vous pouvez être en révolte tandis que vous êtes jeunes et en vieillissant nourrir votre mécontentement de toute la vitalité de la joie et d'une immense affection, alors cette flamme du mécontentement aura une portée extraordinaire, car elle bâtira, elle créera, elle fera naître des choses nouvelles. " Voilà. J'ai terminé. N'oubliez pas de nettoyer votre miroir jeune homme, sans quoi je serais obligé d'y passer la journée; non qu'il me serait désagréable de continuer de vous entretenir de nombre de sujets, mais il se trouve que j'ai autre chose à faire, en outre toutes ces conférences que je tain...euh que je tiens dans les miroirs du monde entier.
- Ca ne vous mécontente pas tout ce boulot?
- Si, un peu...mais n'oubliez pas, sans mécontentement, pas d'initiative et sans cette dernière, pas de créativité.
- Bon alors vous voulez quoi? Windex ou eau plate?
- Eau plate.
- C'est plus écologique.
- Oui, en effet...et si vous avez un torchon de coton, je préfère...
- No problem Old man
- je...FOUIT! (coup de torchon rapide)

Du coup le miroir est impeccable. Il ne me renvoie plus aucune tache, mais une sale gueule impeccable, des ridules HD impeccables, une aura de mécontentement tout aussi impeccable. Tout devient plus clair. Indubitable que je devrai pousser l'initiative et donc endosser mon plus profond, mon plus absolu mécontentement en même temps que mes vêtements et sortir par un temps de merde, chercher une brique de café.


(1) les phrases entre guillemets sont tirées de l'ouvrage Le sens du bonheur  de Krishnamurti, Points Sagesse, Stock, 2006


 

La viande

Par martin banville, à 17h00 dans Générale | 0 commentaire
Crue, la froideur métallique de la rivière le long de laquelle j'arpente les berges en me disant que ces promenades ne peuvent pas me faire de mal puisque les ballades ont souvent un effet bénifique sur l'organisme, la viande, la viande crue. Habitée par une créature étrange. On appelle ça l'incarnation. Mettre un esprit dans un morceau de viande. Soyons francs pour une fois. Soyons crus. Si je me montre cru, serai-je plus cru que si je me montre bien cuisiné, apprêté, revenu dans le beurre, saisi dans l'huile, parfumé au cumin ou aux herbes de provence,  laqué comme un canard, doré comme une escalope, bleu comme un steak, rouge comme un poivron séché avec ses olives et autres amuse-gueule pourvus de cordes vocales sachant écrire? Non, je serai cuit, moi et mon discours que je ne sais que bien mal accorder avec le somptueux blog dont la mise en page est un cadeau inestimable de l'excellente Sapho Tohya.

Il faut donc que je m'accorde.

Je me cogne la tête sur une idée tenace: bien plus d'os dans la tête que de cerveau. L'image de ma gueule sur la page du blog induit en erreur, mais acceptons l'incarnation qu'elle constitue...aussi dois-je, me dis-je, être à la hauteur de tout ce beau travail de mise en page. Etre lu, être là, être reconnu comme étant là, avoir à mon actif bien des phrases, savoir mettre un mot après un autre  comme un pas devant l'autre. Quelle importance cela peut-il avoir. Une grande. Une certaine. Une indubitable. Sans bouche, sans mains, embêtant de bêler à la ronde. Bêler. Aboyer. Aboyer...tiens...Si j'étais une vache, cela ne serait pas. Pourtant, je traîne une viande humaine et on me dit de temps en temps que j'aboie. Me considèrerait-on comme un chien? Que je sache, je n'ai jamais encore pissé aux quatre coins de l'appartement. Mais cela ne signifie pas que je ne le ferai jamais, sénilité aidant. Toujours est-il que de m'annoncer, en tête de blog avec cette gueule souriante et pleine d'aménité, je me trouve un peu gêné de me permettre désormais autant d'insanités qu'à mon habitude.

Dois-je être fidèle aux apparences?

Dois-je entériner la signature de cette viande faciale pourvue des doigts qui lui autorisent les mouvements indispensables à l'écriture? Je n'en sais rien. Et dans le doute, j'oserai encore, parce que je ne sais rien faire d'autre que de souligner sans cesse la contradiction. Autant dire que je me souligne moi-même en même temps que tous nos travaux humains qui ne sont, somme toute, que contradictions. Vous vous souvenez sans doute, ADNnement parlant du discours du vieux chamane. C'était il y a au moins soixante-mille ans. Ca excuse peut-être la fragmentation mnémonique.  Et puis non, ça n'excuse rien du tout. Surtout pas le fait de dire, le visage déformé par la danse des flammes, à l'assistance composée de jeunes hominidés la gueule ouverte, les lèvres pendantes: "Nous ne sommes pas de la viande." Là était lancée l'idée de l'incarnation spirituelle. Si nous ne sommes pas de la viande, que sommes-nous donc? Des entités sans pattes ni poils ni langue, sans ongles, sans cul, sans foie, sans coeur? Le vieux sage avait-il donc mangé des champignons? Avait-il concocté, pour l'occasion, une perverse mixture, une potion magique, un scotch primitif? Toujours est-il que depuis cette fameuse nuit où naquit une première cellule spirituelle, il y eut conséquemment au sein de celle-ci une telle frénésie reproductive que l'on eût tôt fait de se retrouver avec sur les bras un véritable tas viande? Qu'un tas de viande? Non! Un tumulus carné pensant et sentient! Spirituel!  Des créatures effroyables poussant l'épouvantable au point de se transmuer en véritables institutions dont la lubie fondamentale fut et reste de faire croire que nous ne sommes pas de la viande! Il n'y aura tout de même pas ici de démonstration particulière, que l'on se rassure.. Juste la volonté de laisser poindre l'évidence: si je veux, j'aboie. Si je le souhaite, je brame. Si j'en ai envie, je mugis, si je suis contrarié, je rugis, si je n'ai pas le choix, je parle. Tout cela est rendu possible par le jeu des cordes vocales. Des nerfs, des ligaments, des muqueuses, de l'air. De l'air! Si je pouvais un peu respirer, hors de cette gueule que j'ai et que stigmatise, cette photo, statue, totem, je dirais que je sais où couper pour en faire des lamelles pour garnir n'importe quelle pizza ontologique. Viande. Je n'aime pas la pizza végétarienne quand je me trouve aux prises avec une dialectique existentialiste. Beaucoup de piment. Le Christ en croix faisait aussi dans la boucherie, qu'on en convienne. Mais lui le faisait d'un point de vue zoroastrique, descendant du vieux chamane, bien qu'il eût pu devenir boucher après avoir échappé à la mort in extremis, par exemple, on le sait maintenant. On n`échappe pas à la viande. On n'échappe pas à la viande. On n'échappe pas au sang, à la chair, aux tendons, aux nerfs, aux articulations, aux sécrétions, aux humeurs, aux excréments, aux spasmes, aux fibrillations, aux embolies, au vieillissement, à la gravité, aux peaux prurigineuses et à la mort. La mort est la célébration du règne de la viande. Le tartare éternel, le gigot divin. Le pâté inexpugnable. Après on me demandera pourquoi je bois une bouteille de mauvais vin. Le mauvais vin est à la vie intellectuelle ce que la colite est à la vie spirituelle. Allez comprendre. Plus facile d'en discuter dans une assiette de bavette à l'échalotte que dans un confessionnal à Notre-Dame de Paris. Parfois je sens que mon salut se trouve sur l'étal du boucher de la rue du Ladhof ou entre les escalopes du comptoir des viandes au Maxi à Dorval, une petite cité en Banlieue de Montréal. Là-bas aussi règne la viande. Au Vatican règne la viande. En Iran, en France, en Italie et depuis toujours en Angleterre, plus là qu'ailleurs d'ailleurs, bizarre, en Allemagne, en Croatie, en Grèce et en Turquie, aux USA. Et ici, à la maison, dans mon pantalon, dans mon T-shirt, la viande, la chaude, la sanglante, la viande. Le long de l'Ill, rivière du coin, il y a un tas de viande qui se ballade en réfléchissant sur le sens sanglant de la chair sans arriver à comprendre l'intelligence de l'incarnation. Il s'est bien gardé de se dire qu'il ne rentrera que quand il aura compris le sens de la viandification de l'âme et de la spiritualisation de la barbaque, parce qu'il ne rentrerait jamais. Jamais il ne reviendrait chez lui. Jamais il ne serrerait les escalopes qu'il a épousé dans ses bras bicepsueux, jamais il ne retrouverait ses gigots de fils, jamais il ne reverrait son rôti de père et son bacon de mère, jamais il ne pourrait revoir ses steaks d'amis ni s'amuser avec ses abattis et s'envoyer en l'air avec son filet mignon. La Viande est Mère, la Viande est Dieu. Qu'on se le dise. L'art n'est rien sans protéines et la vie insipide sans cholestérol.