06 septembre 2010

Martin Banville

La vérité est un pays sans chemins

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La viande

Par martin banville, à 17h00 dans Générale | 0 commentaire
Crue, la froideur métallique de la rivière le long de laquelle j'arpente les berges en me disant que ces promenades ne peuvent pas me faire de mal puisque les ballades ont souvent un effet bénifique sur l'organisme, la viande, la viande crue. Habitée par une créature étrange. On appelle ça l'incarnation. Mettre un esprit dans un morceau de viande. Soyons francs pour une fois. Soyons crus. Si je me montre cru, serai-je plus cru que si je me montre bien cuisiné, apprêté, revenu dans le beurre, saisi dans l'huile, parfumé au cumin ou aux herbes de provence,  laqué comme un canard, doré comme une escalope, bleu comme un steak, rouge comme un poivron séché avec ses olives et autres amuse-gueule pourvus de cordes vocales sachant écrire? Non, je serai cuit, moi et mon discours que je ne sais que bien mal accorder avec le somptueux blog dont la mise en page est un cadeau inestimable de l'excellente Sapho Tohya.

Il faut donc que je m'accorde.

Je me cogne la tête sur une idée tenace: bien plus d'os dans la tête que de cerveau. L'image de ma gueule sur la page du blog induit en erreur, mais acceptons l'incarnation qu'elle constitue...aussi dois-je, me dis-je, être à la hauteur de tout ce beau travail de mise en page. Etre lu, être là, être reconnu comme étant là, avoir à mon actif bien des phrases, savoir mettre un mot après un autre  comme un pas devant l'autre. Quelle importance cela peut-il avoir. Une grande. Une certaine. Une indubitable. Sans bouche, sans mains, embêtant de bêler à la ronde. Bêler. Aboyer. Aboyer...tiens...Si j'étais une vache, cela ne serait pas. Pourtant, je traîne une viande humaine et on me dit de temps en temps que j'aboie. Me considèrerait-on comme un chien? Que je sache, je n'ai jamais encore pissé aux quatre coins de l'appartement. Mais cela ne signifie pas que je ne le ferai jamais, sénilité aidant. Toujours est-il que de m'annoncer, en tête de blog avec cette gueule souriante et pleine d'aménité, je me trouve un peu gêné de me permettre désormais autant d'insanités qu'à mon habitude.

Dois-je être fidèle aux apparences?

Dois-je entériner la signature de cette viande faciale pourvue des doigts qui lui autorisent les mouvements indispensables à l'écriture? Je n'en sais rien. Et dans le doute, j'oserai encore, parce que je ne sais rien faire d'autre que de souligner sans cesse la contradiction. Autant dire que je me souligne moi-même en même temps que tous nos travaux humains qui ne sont, somme toute, que contradictions. Vous vous souvenez sans doute, ADNnement parlant du discours du vieux chamane. C'était il y a au moins soixante-mille ans. Ca excuse peut-être la fragmentation mnémonique.  Et puis non, ça n'excuse rien du tout. Surtout pas le fait de dire, le visage déformé par la danse des flammes, à l'assistance composée de jeunes hominidés la gueule ouverte, les lèvres pendantes: "Nous ne sommes pas de la viande." Là était lancée l'idée de l'incarnation spirituelle. Si nous ne sommes pas de la viande, que sommes-nous donc? Des entités sans pattes ni poils ni langue, sans ongles, sans cul, sans foie, sans coeur? Le vieux sage avait-il donc mangé des champignons? Avait-il concocté, pour l'occasion, une perverse mixture, une potion magique, un scotch primitif? Toujours est-il que depuis cette fameuse nuit où naquit une première cellule spirituelle, il y eut conséquemment au sein de celle-ci une telle frénésie reproductive que l'on eût tôt fait de se retrouver avec sur les bras un véritable tas viande? Qu'un tas de viande? Non! Un tumulus carné pensant et sentient! Spirituel!  Des créatures effroyables poussant l'épouvantable au point de se transmuer en véritables institutions dont la lubie fondamentale fut et reste de faire croire que nous ne sommes pas de la viande! Il n'y aura tout de même pas ici de démonstration particulière, que l'on se rassure.. Juste la volonté de laisser poindre l'évidence: si je veux, j'aboie. Si je le souhaite, je brame. Si j'en ai envie, je mugis, si je suis contrarié, je rugis, si je n'ai pas le choix, je parle. Tout cela est rendu possible par le jeu des cordes vocales. Des nerfs, des ligaments, des muqueuses, de l'air. De l'air! Si je pouvais un peu respirer, hors de cette gueule que j'ai et que stigmatise, cette photo, statue, totem, je dirais que je sais où couper pour en faire des lamelles pour garnir n'importe quelle pizza ontologique. Viande. Je n'aime pas la pizza végétarienne quand je me trouve aux prises avec une dialectique existentialiste. Beaucoup de piment. Le Christ en croix faisait aussi dans la boucherie, qu'on en convienne. Mais lui le faisait d'un point de vue zoroastrique, descendant du vieux chamane, bien qu'il eût pu devenir boucher après avoir échappé à la mort in extremis, par exemple, on le sait maintenant. On n`échappe pas à la viande. On n'échappe pas à la viande. On n'échappe pas au sang, à la chair, aux tendons, aux nerfs, aux articulations, aux sécrétions, aux humeurs, aux excréments, aux spasmes, aux fibrillations, aux embolies, au vieillissement, à la gravité, aux peaux prurigineuses et à la mort. La mort est la célébration du règne de la viande. Le tartare éternel, le gigot divin. Le pâté inexpugnable. Après on me demandera pourquoi je bois une bouteille de mauvais vin. Le mauvais vin est à la vie intellectuelle ce que la colite est à la vie spirituelle. Allez comprendre. Plus facile d'en discuter dans une assiette de bavette à l'échalotte que dans un confessionnal à Notre-Dame de Paris. Parfois je sens que mon salut se trouve sur l'étal du boucher de la rue du Ladhof ou entre les escalopes du comptoir des viandes au Maxi à Dorval, une petite cité en Banlieue de Montréal. Là-bas aussi règne la viande. Au Vatican règne la viande. En Iran, en France, en Italie et depuis toujours en Angleterre, plus là qu'ailleurs d'ailleurs, bizarre, en Allemagne, en Croatie, en Grèce et en Turquie, aux USA. Et ici, à la maison, dans mon pantalon, dans mon T-shirt, la viande, la chaude, la sanglante, la viande. Le long de l'Ill, rivière du coin, il y a un tas de viande qui se ballade en réfléchissant sur le sens sanglant de la chair sans arriver à comprendre l'intelligence de l'incarnation. Il s'est bien gardé de se dire qu'il ne rentrera que quand il aura compris le sens de la viandification de l'âme et de la spiritualisation de la barbaque, parce qu'il ne rentrerait jamais. Jamais il ne reviendrait chez lui. Jamais il ne serrerait les escalopes qu'il a épousé dans ses bras bicepsueux, jamais il ne retrouverait ses gigots de fils, jamais il ne reverrait son rôti de père et son bacon de mère, jamais il ne pourrait revoir ses steaks d'amis ni s'amuser avec ses abattis et s'envoyer en l'air avec son filet mignon. La Viande est Mère, la Viande est Dieu. Qu'on se le dise. L'art n'est rien sans protéines et la vie insipide sans cholestérol.

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